Thursday, 3 October 2013

Pavia-Lucca

Après Pavie, c'est encore et toujours la plaine. Je commence à aimer cette grande étendue plate, couverte de rizières et de champs de mais. Les chemins sont souvent excellents, empierrés ou en terre, comme les nervures d'une grande feuille que serait la plaine du Po. A Corteolona, je m'arrête devant une magnifique cascina (sorte de grande ferme, exploitation familiale) gothique. Un passant me dit qu'elle serait située sur un ancien palais des rois longobards. Passant Belgioioso (beau-joyeux), je poursuis sereinement mon chemin jusqu'à Santa Cristina e Bissone où je retrouve finalement pas mal de monde: le couple d'Australiens du Grand-Saint-Bernard, Daniel Blanc, Valdostain rencontré la première fois à Ivrea, et un pensionné italien. Nous dînons ensemble et c'est l'occasion d'échanger des tuyaux, des impressions sur le pays, les gens et parler un peu de soi. Les sujets sont jusqu'alors assez récurrents: l'impact du pélérinage sur sa vie, son pourquoi et comment.

Je croiserai encore souvent Daniel, dont nos parcours ne cessent de coincider, du à notre rithme similaire (30-35 km) et au fait que la géographie changeante fera que les étapes seront imposées par les logements disponibles. Je traverse ce qu'il me reste de rive gauche du Po et arrive à Corte Sant'Andrea, passage obligé pour tous ceux qui suivent le trajet de Sigéric. A peine arrivé par la digue à la hauteur du village, je suis interpellé par un enthousiaste qui me somme d'aller m'assoir et l'attendre devant sa maison. Je m'installe en compagnie des deux chiens, trop content de me reposer à l'ombre. Il revient quelque minutes après, suivi de peu par Daniel et nous bavardons. Agriculteur pensionné, il est un peu l'agent de liaison du passage du Po sur son côté rive du fleuve. Nous prenons notre casse-croute et un café en attendant d'arrivée de passeur. Enfin, celui-ci finit par apparaître. Danilo s'occupe de faire passer les pèlerins depuis le tout début du renouveau de la Via Francigena. Pensionné également, et passionné d'histoire, sa petite maison et couverte d'ex-votos dédiés à Sigéric, à la Via Francigena et au passage du Po (Transitum Padi). Les lieux sont d'ailleurs proprements marqués: statue de la Vierge, colonnes commémoratives, un ambarcadaire en bonne et due forme sur la rive gauche, plus modeste sur la rive droite du à son ensablement. Nous profitons à fond du trajet en vedette, c'est le seul transport que nous nous sommes autorisés à prendre!

Après les derniers kilomètres de faubourgs, c'est fourbus que nous arrivons Daniel et moi, chacun à son tour, à l'auberge à Piacenza. On m'a décrit la ville comme peu intéressante, mais la cathédrale romane est magnifique et l'accueil très chaleureux. J'ai droit à un flot d'explications sur une route variante passant par les montagnes (Via degli Abati), que je ne prendrai pas, celle-ci compartant trop d'imprévus. Daniel et moi nous croiserons encore régulièrement durant la journée qui suivit. Celle-ci fut peut-être la moins belle de toutes, car nous décidons de prendre un raccourci par la Via Emilia, grande artère routière d'origine romaine menant tout droit à Rimini. Nous avons même droit à deux rivières à traverser à gué. Le soir, c'est Fiorenzuola, petite cité discrète, un peu surgie de nulle part, comme toutes les autres. Le lendemain midi, j'arrive à Fidenza sans encombres où je m'empresse de faire des courses et passer par la poste. Ce sont toutes les deux des villes assez anciennes, avec de belles églises romanes plus ou moins remaniées, et de beaux campaniles à leur centre. Chaque fois, il y a une place centrale un peu cachée au sein d'une enceinte depuis longtemps disparue, et autour de laquelle passent d'assez larges rues toutes droites. Le temps est également invariablement beau. Ajouté au plat éternel du paysage, j'ai un peu peu l'impression de tourner en rond.

Ceci changera portant immédiatement après Fidenza, avec les toutes premières côtes des Apennins. Ce ne sont pas de très hautes montagnes (elles ne dépassant localement pas les 2000 mètres), mais le chemin me fait traverser les contreforts, alternant montées et descentes qui me font sentir satisfait de ma journée en arrivant à Costamezzana. C'est un village un peu perdu où heureusement la mairie tient une auberge pas chère et le burau de tabac/bar/restaurant du village nous fait un prix pour un excellent repas et un coup de rouge. Puis, vient une étape trop courte à mon goût (27 km) pour arriver à Sivizzano. Je profite du fait qu'il n'est que 16h00 pour achever ma journée sur un sentier marqué sur la carte mais qui me fait faire un hors-piste palpitant traversant les crètes des collines déchiquetées par les sècheresses et surplombant les des vallées alentours. A Sivizzano, qui n'est en fait qu'un hameau malgré tout équipé d'un prêtre sénégalais habitant l'immense cure avec sa compagne, nous sommes très honorablement logés par un gentil vieux couple s'occupant du gîte. Malheureusement, nous mangeons mal pour 30 euros dans l'attrape-pèlerin du village, avec une engueulade de la patronne pour moi, que je trouve avoir efficacement rendue. Je le regrette d'autant plus que le gîte était équipé d'une magnifique cuisine que j'aurais été ravi d'utiliser. C'est une question que je pose maintenant systématiquement. En effet, les magasins regorgent d'excellentes choses locales et la bière est chère en Italie.

Néanmoins, nous rencontrons à Sivizzano Willem, pensionné néerlandais d'excellente compagnie qui fait le voyage depuis Canterbury. Nous voyageons quasiment à trois le lendemain, lors d'une longue et difficile étape jusqu'à l'Ostello della Cisa. deux kilomètres avant le col du meme nom. Il est tenu par un gentil couple avec deux enfants qui y passent tout l'été. Nous y trouvons un autre Néerlandais, Johannes, et nous passons une soirée de poêle à bois ronflant, de tagliatelles aux cèpes, à parler de Dieu et de la spiritualité du pèlerin. Ceci n'est pas très proche de la réalité, mais la vie de pèlerin ne l'est pas non plus. C'est au contraire un voyage en dehors du concret, où l'occupation et les préoccupations sont tellement différentes qu'on a l'impression de faire un long rêve éveillé.

Dimanche, c'est jour de pluie. Nous passons le col, puis descendons la vallée en traversant une forêt qui me donne l'impression d'être une forêt tropicale humide, tant elle est verte et servant de couloir à quelques nuages faisant la route en sens inverse. Nous arrivons au Couvent des Capucins à Pontremoli en début d'après-midi. Nous y sommes accueilli par un vieux frère bavard, prenant le temps de nous expliquer l'histoire du monastère, en nous offrant un verre de vin, et en nous montrant méticuleusement les divers équipements mis à la disposition des pèlerins, tout ceci pendant que nos vêtements et sacs ruissellent sur le dallage. Après une douche réconfortante, je pars à la recherche d'un magasin pour acheter de quoi manger le soir et j'en profite pour visiter la ville qui ne manque pas d'un certain charme montagnard. Les ruelles sont étroites et la vieille ville coincée entre deux torrents. A 18h30, c'est la messe, à la fin de laquelle le moine qui nous a accueilli ne manque pas de faire remarquer notre présence à l'assemblée, en complémentant notre intérêt pour la Sainte-Messe et pour le couvent. Le soir, c'est à nouveau un repas entre nous. Daniel, Willem, Johannes et moi devons donner l'impression d'être de vieux amis alors que nous ne nous connaissons que depuis si peu.

Le lendemain, seuls Daniel et moi effectuons la descente vers Aula. La ville a été intégralement détruite durant la dernère guerre, à l'exception de l'acienne abbaye bénédictine où la commune tient un très confortable gîte. Déjà, la vallée s'est élargie et nous pressentons la présence de la mer, mais nous sommes encore bien entouré par les collines. Mardi matin, je prends le chemin officiel qui me fait traverser ces dernières collines par un magnifique et escarpé sentier de forêt et j'arrive à Ponzano. Là, tout est subitement différent: la mer s'étend au bas, une belle garrigue et des pins ont remplacé la forêt luxuriante et le village présente toutes les caractéristiques de la Ligurie: rassemblées autour du clocher qui dépasse, les maisons toutes en hauteur sont séparées par d'étroites ruelles parfois couvertes, parfois en escalier. Je descend tranquillement cet environnement méditerranéen jusqu'à Sarzane, petite ville d'honorable beauté où je mange mon pain, mon fromage et mon saucisson dans un parc. L'après-midi, je parcours la banlieue éternelle qu'est le pourtour de la Méditerranée jusqu'aux ruines de la ville romaine de Luna. Je m'exstasie devant les murrets restants d'une maison du Haut Moyen Age... Le soir, dîner en tête-à-tête avec Daniel à Avenza.

Puis vient une matinée trop longue à travers les banlieues sans charmes de la ville industrielle de Massa et les immenses industries de taille du marbre de Carrare... Heureusement, l'après-midi me réserve la visite sommaire de Pietrasanta, tout comme Sarzane à la charnière entre la Ligurie et la Toscane, et enfin de jolis sentiers pour retraverser la montagne vers Lucques. Après de satisfaisants 37 kilomètres, j'arrive sainement fatigué à Valpromano, encore un hameau de collines, mais très agréablement tenu par deux pensionnés italiens de la voie de Saint-Jacques, avec qui je passe la soirée à passer en revue les variations sur le thème de la décadence morale de l'Italie.

Ce matin, je suis arrivé à Lucques, déjà en Toscane. La ville a l'air splendide, je dois encore la visiter. C'est en fait la première vraie ville depuis Pavie, et son passé romain est encore visible grace au tracé quadrillé de ses rues et son amphithéatre couvert de maisons. Les ruelles encombrées donnent sur des églises romanes aux façades doublées de marbre. C'est vraiment l'Itale, un peu snob mais sympathique dans le fond, et s'est le début de la dernière région à traverser avant le Latium et Rome.

Sunday, 22 September 2013

Aosta-Pavia


Le Val d’Aoste est sensé être une des plus belles régions d’Europe. Il est vrai que les montagnes, hautes aux alentours, descendent en pente lentes vers la vallée où coulent des torrents, les berges de ceux-ci étant couverts de prés et de vergers. Pommiers, poiriers et figuers y forment des contingents immobiles. Malheureusement, comme si la pluie était une fatalité, elle tomba des le moment ou je quitté la gentille paroisse de Saint-Martin de Corleans, près d’Aoste, où j’avais passé la nuit. 

Elle tomba toute la journée, et la seule consolation dont je me souviens et celle de pommes délicieuses et de figues suaves. La pluie n’est pas grave en soit, mais avec elle, dans les montagnes, on a l’impression d’évoluer comme dans une bulle. Elle vous empêche d’apercevoir le prochain vallon et il n’y a qu’une carte pour vous indiquer ou vous êtes. 

C’est dans l’état d’esprit d’un aveugle que je traversai Chatillon, pourtant un joyau de la région, avec son pont romain vertigineux, et que j’arrivai à Saint-Vincent, où des gens dans un bar m’ont gentiment indiqué l’adresse d’un B&B. Dès l’arrivée, je pris une douche et en plus de cette consolation, je passai la soirée alongé et m’offris le luxe d’un film à la télévision. 

La descente vers Ivrée est assez longue. Les flancs de montagne sont nombreux et leurs rochers sont souvent couronnés d’anciens château médiévaux. Les villages, presque toujours en vallée, n’ont qu’un clocher pointu pour relief. C’est l’Italie des chiens qui commence. Normalement de garde et enfermés, certains Piémontais concrètisent leur méfiance envers toute personne étrangère en les laissant faire la garde proactivement, en allant à la rencontre de l’intru pour lui signifier qu’il n’est pas le bienvenu. Cette attitude de méfiance, que je retrouverai jusqu’à Vercelli, est très déroutante pour le moral, et éveille une forme d’agressivité qui, sans doute, exacerbe la froideur des gens. Seule la patronne d’une charcuterie à Borgofranco d’Ivrea m’offre un poulet roti en échange d’une prière pour sa famille... Cela réchauffe le coeur. 

 Je revois à Ivrée (apres une nuitée à Donnas) un couple de retraités américains (Tom et Yvonne) qui passent leurs vacances à faire le tour des pélérinages d’Europe. Je retrouve auprès d’eux la simplicité, la gentillesse et la modestie qu’ont beaucoup de leurs compatriotes. Je les croiserai encore sur une étape, et c’est l’occasion de faire plus amplement connaissance “au passage”. Nous dinons ensemble, savourant un repas entre bons amis. Ivrée étant d’une beauté plus discrète, j’y fais sommairement une visite et me prépare pour le lendemain. 

Des cartes de la Via Francigena sont d’ailleurs disponibles gratis à l’office du tourisme. Elles m’aident à franchir les dernières collines, par le lac de Viverone, jusqu’a Santhià. J’entre dans un monde complètement different: des champs de maïs, des rizières, des chemins en gravier ou en terre favorisentla marche mais donnent l’impression d’être dans univers à deux dimensions. Santhià, comme les autres villages et villes par la suite, semble surgir de l’horizon. Les gens deviennent peu à peu de plus en plus accueillants, et de nombreuses conversations chaleureuses ponctuent mon chemin. Je retrouve la gentillesse polie des italiens, qu’on sent parfois teintée d’une superficialité tâquine, parfois de sentiments profonds. 

Sur ma route, me retournant, je vois les Alpes s’éloigner peu à peu comme les montagnes dans le décor d’un jeu vidéo de course d’antant. Il n’y a sur mon chemin qu’un talud d’un coté et un canal d’irrigation de l’autre, et l’étendue jaune des épis de riz devant moi. Depuis, c’est le même paysage qui me suivra, ponctué par mes arrêts où je retrouve mes amis américains et Marcel, pèlerin allemand parti à Lausanne. Nous nous retrouvons comme des vieilles connaissances à Vercelli, dans le garde-manger de l’abri pour pèlerins du Convento di Biliemme, tenu d’une main de fer par Angela, qui n’en a rien d’un! 

Depuis, je croise sur mes étapes Jean, retraité français à l’humour blasé mais d’assez bonne compagnie pour partager un repas ensemble à Gropello Cairoli, toujours dans la plaine. Nous nous sommes recroisé sur le pont couvert de Pavie et dormons dans la même auberge. D’aucuns penseront que ces rencontres ne peuvent être que superficielles. Pourtant, comme on sait qu’on ne se verra peut-être plus après, la conversation devient d’autant plus franche et souvent profonde. 

Pavie est un joyau. C’est la capitale des Lombards et de l’architecture romane en Italie. Certaines églises, comme San Michele Maggiore et San Teodoro sont à couper le souffle. Les tombeaux de Boèce et de Saint Augustin éveillent des émotions chez les visiteurs depuis plus d’un millénaire. Je m’y suis arrêté avec joie et y ai été conforté dans la chaleur et la gentillesse des gens ... Il me reste un peu plus de vingt jours pour atteindre Rome, et me réjouis des kilomètres restants!

Saturday, 14 September 2013

Lausanne-Aosta


Après un très agréable weekend chez Vinciane et Pierre-Emmanuel, je reprends le train pour Lausanne. Arrivé sous une pluie battante, l'organisation suisse fait que je trouve immédiatement les correspondances de bus et métro et arrive à Vidy en un rien de temps. Vidy est une de ces banlieues sans beaucoup de charme mais présentant l'intérêt d'avoir une auberge de jeunesse, pas donnée mais à cinq étoiles pour son espèce. 

Arrivé, j'ai la désagréable surprise de me voir annoncer qu'il n'y a plus de place. La rentrée universitaire et ses mondanités on fait que même les dortoirs de la ville sont complets. Le regard désemparé, je reste debout et un des réceptionnistes propose à un visiteur que je partage sa chambre. Celui-ci, content de pays la moitié du prix, accepte immédiatement et me voilà parti pour partager mon intimité avec Kemel, citoyen algérien.

La journée suivante est consacrée au Léman. Grande plaine liquide, il scintille au grand soleil revenu. La première partie du chemin longe le lac passant devant les villas, les ports de plaisance et les petites villes pittoresques. Ensuite vient une jolie route serpentant entre les vignobles et enfin, c'est la riviera suisse avec Montreux. Le château de Chillon trône, toujours imposant sur sa roche, comme pour defier la futilité des passants. Le camping de Villeneuve se propose à ma vue et j'y repose mes jambes meurtries par 37 kilomètres de béton.

Ensuite commence la longue montée des Alpes. Ma première étape est l'appartement de Diedrich, travaillant en Suisse mais étant en vacances pour une semaine. Il a très aimablement mis sa propriétaire au courant et je passe la nuit chez lui, à Vérossaz, juste au dessus de Saint-Maurice. Jusque là, cela ne monte pas encore tellement, et cela reste ainsi jusqu'à Martigny, l'antique Octodurum. La ville est pleine de ruines romaines parsemées ici et là, et c'est un bonheur de fumer une pipe au dessus des gradins de l'amphithéatre, regrettant presque qu'on n'y donne plus de spectacles.

L'après-midi, je retrouve mes jolis chemins de terre et j'avale avec plaisir les escarpements de la vallée de la Dranse par Bovernier, Sembrancher et enfin Orsières où je passe la nuit dans l'abri aménagé par les Augustiniens. L'air étant de plus en plus alpin, je m'y réfugie avec plaisir. Comme l'appartement ne dispose pas de salle de bain, je fais quelques aller et retour aux toilettes publiques, les trouvant immaculées... Après le balisage impeccable des routes, c'est le deuxième détail insolite qui me frappe dans ce pays.

Orsières est à vingt cinq kilomètres du Grand-Saint-Bernard, avec près de 1500 mètres de dénivelé. Pour être sur d'y arriver à une heure convenable, je me réveille à 5h30 et traverse la forêt négligeant les deux bourgades du coin, Liddes et Bourg-Saint-Pierre. L'alpage est radieux sous un soleil éclatant. Poussé par une vent du nord opportun, je monte jusqu'au lac, puis m'engage sur des vestiges de la voie romaine pour atteindre la Combe des Morts, derniers passage avant le col. Le paysage devient lunaire, avec seule de l'herbe, des petites fleurs, des mousses et plantes grasses pour habiller les roches. A cent mètres du sommet, il commence à neiger. Enfin, je fais irruption à l'accueil de l'hospice, pour y trouver une poignée de pèlerins et de randonneurs et un bon père pour me servir du thé sucré.

L'ambiance au Grand Saint Bernard est assez cosmopolite. J'y trouve quatre dames suédoises, deux allemands faisant la même marche, idem pour un couple d'Australiens, des Français et même une volontaire belge! La converation est d'ordre pratique. On se pose les questions habituelles telles que d'où on vient, où va-t-on. Une conversation avec un des pères augustiniens et un ancien pèlerin français sont les seules vrais échanges que j'ai avec des personne neuves depuis celui avec la propriétaire du chalet à Vérossaz. Surprise, Marie-Agnès, une vieille amie. Cela fait chaud au coeur de se renouer avec une vieille amitié dans un endroit aussi inhabituel! Mais déjà le soir tombe, il gèle dehors et le sommeil me gagne. C'est agréable de se sentir protégé dans un environnemennt hostile. Demain, c'est la Suisse et la deuxième moitié de mon périple.

Si vous passez un jour par là, je vous recommandrai de ne pas quitter l'hospice trop trôt matin. Le vent est cinglant, glacial, et le givre omniprésent. Ce n'est qu'après une bonne heure de marche et quelques centaines de mètres plus bas que l'atmosphère se réchauffe et que le soleil fait son effet. Après les hauteurs vient une belle forêt de mélèzes et c'est la descente dans la vallée. Je décide de m'arrêter à Etroubles, le deuxième village, pour arriver le lendemain à la mi-journée à Aoste. Puis, je peux y loger chez les soeurs salésiennes. Je passe néanmoins l'après-midi à découvrir qu'il n'y a décidément pas grand chose à faire dans le bourg, sauf surfer sur internet dans un café pour touristes... Le soir, en revanche, j'ai un agréable échange avec une des religieuses qui me raconte son parcours. C'est bien de voir autant d'anthousiasme après 40 ans de voeux prononcés...

Ce matin, de jolis sentiers parfaitement indiqués m'ont mené à travers bois et banlieues à Aoste. Je découvre avec plaisir cette ville bien vivante, bien équipée et gorgée de vestiges de l'Antiquité et du Haut Moyen Age. Puis, cela fait du bien de trouver un bar sur une rue marchande, y boire une bière et observer les gens. Demain, ce sera encore l'Italie, sa vie accessible, son café, la gentille superficialité de ses habitants, et ce jusqu'à Rome.

Saturday, 7 September 2013

Besançon-Lausanne

Je commence à réaliser que marcher est devenu mon activité principale. Levé à 6h30, avec le soleil, j'emballe méthodiquement mes affaires, enroule mon sac de couchage et ma tente, soulève mon sac à dos et me dirige vers ma première pause où je prendrai mon petit déjeuner. Vient alors une suite définie de pause, chaque cinq kilomètres, vers ma destination du jour.
C'est une routine qui n'est interrompue que par les paysages et lieux traversés. Jusqu'à Besançon, le paysage ne manquait souvent pas de charme mais les collines annoncent plus de variété. Je savoure la sortie de Besançon par une des premières côtes du Jura et mes premiers pas dans la vallée de la Loue. Déjà, j'atteins Ornans, charmante ville de maisons du seizième siècle. En fin de journée, j'arrive à Montgesoye où le petit camping municipal, sur le bord de la rivière, me parait un endroit propice. J'y suis presque accueilli par un couple de Limbourgeois en vacances qui m'offrent d'emblée une bière et me proposent de partager leur repas! Je savoure ma soirée avec eux, une vie rencontrant deux autres sans contrainte, c'est aller droit à l'essentiel des choses.
Le 30 août, je longe la vallée de la Loue, de plus en plus étroite, jusqu'à devenir les Gorges de Nouailles, merveille naturelle de nature et d'eau immaculées. La Loue, fier torrent, sort telle quelle d'une imposante paroi rocheuse. L'après-midi est une épreuve, je monte jusqu'à plus de 900 mètres à l'approche de Pontarlier. Les nuits se rafraîchissent considérablement. Je me réjouis de pouvoir dormir dans l'auberge de jeunesse du cru mais la vois porte close. Pas d'accueil le dimanche soir... Je passe devant le presbytère mais n'y trouvant personne, je me résigne à dormir encore une fois à la dur. Le camping étant à l'autre bout de la ville, j'y arrive frigorifié à la tombée de la nuit.
En montant ma tente, un arceau se brise. Je jure sur mon infortune et mon voisin sort de la sienne pour voir si tout va bien. Un bref dialogue et nous faisons connaissance. Il est belge, est parti le 14 août de Namur et fait le tour d'Europe à pied! Nous discutons joyeusement et décidons de marcher une demi-journée ensemble le lendemain.
Et la journée est magnifique! Après un bref passage chez Décathlon pour acheter du matériel de remplacement, nous nous mettons en marche par des chemins détournés longeant le Doubs jusqu'au château de Joux à l'ombre duquel nous déjeunons.
Ayant retrouvé ma bonne humeur, je prends mon courage à deux pieds pour passer le Col de Etroits et la Suisse. J'arrive à Sainte-Croix en fin de journée, assez fatigué et pressentant la nuit fraiche. Je me dirige machinalement vers le buffet de la gare pour enquêter sur l'auberge de jeunesse locale. On m'annonce que celle-ci a été fermée récemment. Le camping, lui, se trouve à trois kilomètres au-dessus de la ville. Découragé, je demande d'où part la route vers le camping et un homme m’invite à le suivre. Dans sa voiture, il me propose soit de m'accompagner jusqu'au dit camping, soit de venir loger chez lui. Ottmar habite dans un village qui s'appelle la Côte-aux-Fées, et la lumière y était magique. Il y rénove une maison avec son filleul et un ami pour en faire une chambre d'hôtes. Merci à lui pour la chaleur de son accueil et la délicatesse de son sens de l'hospitalité...
Nous sommes le mardi trois septembre et j'ai trois jours pour arriver à Lausanne. Je décide de faire des étapes plus courtes et longer une gorge au sortir de Sainte-Croix. Au fur et à mesure, je découvre que la Suisse a mis en place un réseau d'itinéraires piétonniers à l'échelle nationale, permettant à ceux-ci de relier de villes et voyager à travers le pays. Tout est indiqué, balisé, les chemins sont en excellent état. Je chemine alors, roi sur ma route et la paix dans l'âme, à travers bois et cultures jusqu'à Romainmôtier où l'odeur de mes vêtements me conseille de prendre une chambre d'hôtes. Le soir, j'ai encore droit à une longue et agréable conversation... En plus, la petite ville est un bijou dans un écrin d’émeraude. Décidément, la Suisse est un luxe pour les marcheurs.
Mercredi, j’ai une étape sans heurts et sans histoires dans la vallée centrale et c’est jeudi matin que j’entre finalement dans Lausanne. La ville est jolie, assez agréable à vivre et a une cathédrale pourvue de quelques beaux restes, mais heureusement, le soir j’ai retrouvé Mimi qui vient me rendre visite ! Nous dormons à Genève chez des amis très chers. Leur hospitalité me donne également un repos qui me fait du bien.
Je repartirai lundi matin de Lausanne, gare ferroviaire en direction du Saint-Bernard !

Friday, 30 August 2013

Metz-Besançon

Comment résumer bientôt deux semaines de marche? La France donne l'impression d'être toujours la même et toujours différente, lorsqu'on la voit comme piéton. Deux choses impressionnent: la différence entre les villes et les villages, qui est encore une réalité tangible dans ce pays, et la différence entre le monde où les piétons ont leur place et là où ils ont été oubliés.

Quittant Metz, et afin d'épargner mes genoux encore douloureux, je commence par suivre un sentier aménagé sur une ancienne voie ferrée qui me mène vers mon premier vestige de voie romaine, encore assez court à cause de la Moselle qui semble s'être retournée dans son lit, et du passage de l'E21. Par endroits, la voie romaine n'est plus qu'une limite de cultures. Je savoure ces moments en petit explorateur. Epuisé par une marche finalement relativement courte, je ne résiste pas à l'attrait d'une clairière avec un abris de chasse qui, en outre, s'appelle la "Baraque des Romains". Me voilà à nouveau bivouaquant, cette fois à la sauvage, mais peu m'importe, je suis à deux kilomètres du premier village.

Levé avec le soleil, et peu encouragé par la succession de bretelles de l'autoroute et du chemin de fer à contourner, je décide de faire un détour par Pont-à-Mousson, jolie petite ville de province avec toutes les commodités. Un café pris et mon ravitaillement effectué, je prends la route de Dieulouard (Scarpone) dont le musée gallo-romain n'est malheureusement ouvert que le dimanche. L'après-midi me réserve des surprises. C'est ma première prise de connaissance avec une route nationale. Même dotées d'une berme sur laquelle je me refugie régulièrement, le passage du trafic finit par affecter mon moral. Pourtant, je n'ai aucune alternative, la carte ne révélant aucun trajet me permettant de longer la route. la N74 relie Dieulouard et Toul en une ligne droite et c'est le trajet le plus court. En outre, c'est la première journée où rien ne me fait plus vraiment mal. Les genoux, ainsi que le reste, se sont habitués à la marche. C'est une sensation de libération intense que de retrouver sa sérénité dans sa mobilité.

Je mange avec peu d'apétit dix des vingt kilomètres jusqu'à Jaillon (Gavillo) où je sors pour quémander de l'eau. Me trouvant temporairement hors de la carte (comme c'était tout droit, j'en ai fait l'économie), je repère sur google maps un sentier menant vers un pré retiré. Le sentier s'avère traverser un tailli marécageux, et je dois monter une pente vers une hypothetique sablière et me retrouve en plein milieu d'une propriété privée. Heureusement, ni chien ni habitant ne m'empêchent de retrouver la petite route et je dois refaire deux kilomètres de nationale pour contourner les 500 metres initialement escomptés. Fourbu, je plante ma tente au hasard et ne tarde pas à me coucher.

Le lendemain (nous sommes le 22 août), j'entre en fin de matinée dans Toul (Tullum), résolu de me diriger immédiatement vers le presbytère pour demander l'asile. Heureusement, le prêtre y est avec un couple de jeunes en préparation de mariage. Il me fait patienter quelques minutes et le voilà qui m'offre l'hospitalité. Nous déjeunons ensemble dans son jardin et discourons sur qu'est-ce de la spiritualité dans la religion. Mon après-midi se passe en visites: la cathédrale Saint-Etienne, très belle dans la simplicité de son intérieur, et l'église Saint-Gengoult. Eh oui, Toul est la première ville où je vois une église dédiée au saint-patron des cocus. Le soir, j'installe mes pénates dans le cloître et je m'endors dans un décor grandiose.

Je me lève de bonne heure pour prendre un café avec le prêtre (l'abbé Jacques Détré) et pour effectuer d'une traite les 40 kilomètres séparant Toul de Neufchâteau. C'est 15 kilomètres de nationale et plus de 20 kilomètres de magnifiques vestiges de la voie romaine, s'élançant comme une flèche à travers un beau plateau de cultures et de forêts. Il fait près de 30 degrés mais j'avale avec avidité ce chemin désert, agréablement poussièreux. Par moment, on croit même deviner l'empierrement d'origine. L'arrivée ce fait par Soulosse (Solimariaca). J'arrive à bout de forces mais heureux à Neufchateau au camping municipal que m'ont indiqué un couple de cyclistes italiens. Bavette de boeuf et frites avalées, je m'endors profondément. Une autre chose me surpend: depuis Metz, je commence à avoir des apétits voraces.

Le temps, qui était depuis Metz au beau fixe, change brutalement et je prends mon café à Neufchateau sous la douche. La pluie se calme en matinée mais je suis quitte pour marcher les pieds mouillés jusqu'ai soir. Après Pompierre (Pont de pierre) et son beau pont romain et église au portail roman sculpté, je prends de belles petites routes de campagne suivant scupuleusement ma voie romaine. J'ai l'impression d'entrer dans la France belle, celle qui suscite l'admiration chez tant de gens. C'est la France de petits villages séparés par des cultures, prés et forêts. C'est la France au maisonnettes crépies aux toits rouges bordeau.

Malheureusement, le temps reste variable et un fermier m'offre un abris providentiel dans le foin après avoir été témoin d'une chutte de grèle qui a lascéré les champs de maïs. Quelle sensation de paix que d'entendre les goutelettes d'eau s'écraser sur le toit qui vous abrite. Jusqu'à Langres, c'est le même paysage, collines boisées et larges vallées verdoyantes, et ma voie romaine, que je dois maintenant chercher dans les bois ou les limites de cultures continue à guider mes pas. Après le passage de la Meuse, qui ici n'est qu'une jolie rivière ornée de nénuphars, je passe ma dernière nuit sous tente au bord d'une petite route de village. Si les villages ne manquent pas de charme, leurs habitants se méfient de ceux qu'ils ne connaissent pas et il est toujours difficile de trouver un abris.

Le 26 août, j'affronte les 15 kilomètres me séparant de Langres sous une pluie que les Belges connaissent bien. Fine, elle s'imprêgne à travers tout. En outre, cela fait plusieurs jours que ma batterie me menace de me lacher et les régions que j'ai traversées sont oubliées des opérateurs de téléphonie mobile. J'entre dans Langres (Andemantunnum) comme un fantôme et me dirige machinalement vers la cathédrale Saint-Mammès. J'admire les pilliers gothiques prémitifs et en sortant, je remarque une affiche sur les pélérinages, mentionnant l'abris pour les pèlerins. Du coup, j'oublie le poid de mon sac à dos et mes chaussures trempées et cours vers le presbytère où, en effet, la paroisse a aménagé un appartement avec cuisine et salle de bain. Je m'y prélasse, sortant seulement pour manger un morceau et faire mes emplettes car la pluie ne cesse pas.

Le repos de l'après-midi me permet de prendre contact avec François Louviot, qui avec quelques adeptes s'occupe de l'aménagement de la Via Francigena en France. Grâce à lui, je découvre que je n'aurait plus trop à m'inquiéter de mes nuits, car il m'envoit une liste complète d'hébergements sur la route qu'il me reste à faire en France.

Ayant repris confiance et le temps se remettant temporairement au beau, je prends la direction de Besançon et de la Suisse. La voie romaine suit ici globalement le tracé de la D5. C'est une jolie départementale peu fréquentée, et elle fait de quelques détours, ce qui me réserve de réguliers et beaux vestiges à travers champs et forêts. Mon premier arrêt se fait à Grenant, jolie bourgade avec un beau pont romain où le maire me laisse la salle des fêtes pour m'abriter. Ensuite, c'est Seveux (Segobodium), trente kilomètres plus loin. Je dois faire un détour par Dampierre-sur-Salon car il n'y a aucun magasin sur mon chemin. C'est cette partie de la France où les mairies et les lavoirs ne font qu'un.

A Seveux, je décide de m'arrêter dans une chambre d'hôtes, qui en fait est une caravane dans le jardin, simple mais fonctionnelle. Mon hôte, très sympathique quoiqu'aux aux idées très arrêtées sur certains problèmes sociétaux, m'offre un excellent repas et une longue et houleuse conversation en compagnie d'un de ses amis. Cussey-sur-l'Ognon, qui dans ma tête sonne comme Cuisse-sur-Onion à mesure que ma faim se creuse, est ma troisième étape. Je la dépasse pour rejoindre un camping à Geneuille, 15 kilomètres avant Besançon. C'était hier, j'y ai fait un feu de camp et ai savouré à nouveau la liberté d'un marcheur en autonomie.

Arrivé à Besançon, une idée se précise dans ma tête. Nous vivons dans un monde où les piétons ont perdu leur place. Il y a bien des trottoirs dans les villes et les villages, mais ceux-ci ne permettent que de parcourir de courtes distances. Les déplacements entre les villes sont maintenant le domaine exclusif des transports motorisés. Les piétons sont visiblement lésés, car les routes prennent souvent le trajet le plus rapide. Néanmoins, ces voies romaines, souvent, ont été oubliées et elles gardent pour les marcheurs l'insigne avantage de prendre le chemin le plus direct.

Quelques jours me séparent de la Suisse. Je me réjouis de passer une frontière et de découvrir un autre pays dans ma condition d'insecte dans ce monde de géants ultrarapides. Je garderai le meilleur et le pire en souvenir de la France: un accueil souvent généreux et des routes que je troquerai pour de beaux chemins de randonnée.

Sunday, 18 August 2013

Arlon-Metz

Il faut une bonne heure en voiture pour faire la route d'Arlon à Metz. Peut-être un peu plus si vous faites le plein à Luxembourg. En revanche, à pied, cela vous prendra trois jours si vos jambes ont l'habitude de battre l'asphalte. Pour ma part, cela m'a pris quatre jours, dont deux demi-journées.

Après un arrêt forcé pour causes professionnelles à Bruxelles d'à peu près une semaine, Mimi m'a accompagné à la gare centrale de Bruxelles et c'est le cœur (très) gros que nous nous sommes quittés à nouveau, cette fois-ci pour plusieurs semaines. Deux heures et demi m'ont ont suffi pour arriver à Arlon et enfin reprendre ma route. L'ancienne voie romaine vers Metz quitte le sud par Weyler et Hondelange. Ensuite, elle disparaît. Je déroge alors à mon trajet initial pour piquer droit vers le sud et Athus, petite ville à la prospérité passée et située sur le carrefour des trois frontières. Peu de Belges y ont jamais mis les pieds, et les gens de là-bas commencent à dire qu'ils ont déjà été à Bruxelles, ce qui prête à croire que c'est un fait exceptionnel.

A Athus, je me renseigne sur la résidence de monsieur le curé, pensant que ce serait une personne appropriée à qui je pourrait demander un carré de jardin pour planter ma tente. Une dame me propose avec enthousiasme de m'y conduire et me voilà chez le Père Jean-Pierre, dans son jardin, à côté d'un potager dont la luxuriance ferait blêmir certains. La conversation est fluide, sans toutefois creuser les profondeurs. Elle porte sur mon chemin, la condition de pèlerin, la Bible et son histoire, les actualités. Je l’interroge sur un peu sur la situation sociale des environs et elle ne semble pas brillante. Oubliés de Paris et de Bruxelles, délaissés du Luxembourg, c'est ce que je constaterai de cette région d'Europe durant toute sa traversée.

Cette soirée du quinze août se passe en compagnie de deux amis de mon hôte, Patricia et Dominique, et est délicieusement parée d'un honorable couscous préparé par ce dernier. Mais déjà le soir tombe et je regagne ma tente. Le matin, après un café en compagnie du prêtre et de son vieux jardiner, je quitte Aubange vers le Luxembourg. Mon parcours est jalonné de souvenirs de l'Antiquité et du Haut Moyen Age: les quelques fouilles sur le Tëtelberg, ancienne capitale de Trévires (merci Serge) et des sections de voie romaine à Belvaux et aux alentours d'Adun-le Tiche (Aquaeductus). Déjà, mon genou se fait sentir et je m'arrête à Volmerange-les-Mines. Il n'y a plus de mines dans la région, et depuis longtemps, mais certains artefacts exposés dans les jardins et dans la rue rappellent cette période fastueuse. Un vieux couple m'offre un pré adjacent à la forêt pour planter ma tente. Je la monte et passe une agréable soirée à côté d'un petit feu de camp.

L'avantage, quand on marche, c'est qu'on vis à l'heure du soleil. Dix heures du soir, c'est lumières éteintes et le lever en cette saison est à six heures. Après cinq kilomètres d'asphalte, je m'arrête pour un petit café à Hettange-Grande (Caranusca). Suivent ensuite quelques kilomètres de forêt dans laquelle je retrouve la grande voie publique reliant Lyon et Trêves. Je la suivrai jusqu'à Metz et c'est plus de trente kilomètres d'asphalte dont mes genoux vont souffrir. Préoccupé par ceux-ci, je décide de m'arrêter à Hagondange.

L'ennui avec les grandes agglomérations, c'est qu'il y a trop de monde à qui quérir la courtoisie, et les gens s'interrogent "pourquoi chez moi" et s'inquiètent. A l'église de Richemont, la bourgade précédente, on me dit que je ne trouverai aucun endroit pour planter ma tente et que le curé d'Hagondange est en vacances. Je décide alors de bénéficier à nouveau de l'hospitalité de la forêt car après tout, elle ne demande rien à personne. Et puis, il n'y a rien de tel que d'écouter le chevreuil faire ses cornes à la tombée du soir.

Ce dernier jour, enfin, je reprends ma voie romaine qui est, depuis hier, devenue soit une route de banlieue, soit l'artère d'une zone industrielle. Je passe mon chemin contemplant les géants du passé: hauts-fourneaux, laminoirs, postes de gaz et électriques, presque tous fermés. Je philosophe alors sur les revêtements idéals pour les jambes des marcheurs. Après quinze derniers kilomètres sur une route sans charme, je finis par atteindre Metz (Divodurum) pour trouver porte close à l'auberge de jeunesse. Je pose mon sac dans un café et pars alors en reconnaissance de cette ville, toute somme faite, assez touristique et recelant quelques joyaux d'antan: la cathédrale, Saint-Pierre-aux-Nonnains et un musée municipal labyrinthique.

C'est après une douche salutaire que je vous écris de l'auberge de jeunesse finalement ouverte. Je compte passer une nuit de plus à Metz pour panser mes plaies, m'équiper d'une carte sim française, faire une lessive et renvoyer par la poste quelques effectifs superflus. En France, le dimanche, presque tout est fermé. Et puis, je serai content de quitter cette région où presque tous les toponymes terminent en -ange; je ne m'y retrouve plus.